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Au « moussem » de Sidi Ali Ben Hamdouche (Meknès/Maroc) : Des hommes se marient...avec des hommes Version imprimable Suggérer par mail
Ecrit par Mohamed El Hamraoui - Le Reporter   
Des hommes se marient entre eux au Maroc. Et c’est au « moussem » annuel de Sidi Ali Ben Hamdouche qu’ils choisissent de célébrer leurs noces, sans se cacher. Le Reporter a été témoin d’une célébration, en grande pompe, de l’un de ces mariages... Reportage.
NOUS sommes à Sidi Ali (commune rurale de Maghrassiyine), à 30 km de Meknès. Perché sur une colline, ce petit village abrite le « moussem » annuel (sorte de festival) de Sidi Ali Ben Hamdouche. Comme à l’autre « moussem » de Cheikh El Kamel El Hadi Benaïssa qui se déroule en même temps, les festivités ont commencé sept jours après « aïd al mawlid » (fête du mouloud célébrant l’anniversaire du prophète). Elles sont célébrées de différentes façons par des milliers de visiteurs qui affluent des quatre coins du Royaume et même de l’étranger.

Minuit passé, le mausolée du marabout Sidi Ali Ben Hamdouche pullule encore de monde. Les uns ont toujours leur « hadra » (transe), les autres ont chacun sa fête.

L’une de ces fêtes est assez spéciale. C’est à elle que nous avons choisi de nous inviter, non sans difficultés.

Sous les youyous, quelques hommes aux gestes gracieux (plus gracieux que ceux de nombre de femmes de notre connaissance) et avec la musique endiablée d’un groupe de « Hmadcha » en délire, un couple franchit la porte d’une grande salle, jouxtant le mausolée. Deux silhouettes se tenant par la main, entrent à petits pas. Ils sont entourés d’enthousiastes accompagnateurs. Au même moment, les « sla ou slam àla Rassoul Allah » (prière et salut soient sur le prophète, une formule que l’on chante à tous les mariages) fusent de partout. D’autres youyous, plus stridents, sont lancés.

Les deux silhouettes ont tout d’un mari et d’une femme qui convolent en justes noces, sauf que nous découvrons qu’il s’agit de deux hommes. Le premier, en djellaba blanche, sourit aux convives. Le second, le henné plein les mains, est en caftan. Il déambule en distribuant des sourires qui, même mesurés, l’obligent à refaire plusieurs fois son maquillage. Des « neggafate » (maquilleuses et habilleuses...) sont là pour que le mari et son marié soient les stars de leur nuit de noces. Pour ce faire, les mariés sont placés sur des fauteuils trônant au milieu de la salle qui est bien gardée.

Des sbires veillent au grain en différents endroits de la salle. Ils sont là au cas où des indésirables se mêleraient de ce qui ne les regarde pas. Ces gardes du corps s’énervent à chaque fois que brille le flash d’un appareil photo ou qu’un étranger à la fête tente d’entrer dans la salle. Nous avons dû user de mille subterfuges pour entrer et plus encore pour pouvoir prendre, à la sauvette, les photos qui illustrent ce reportage.

Le rituel du saroual

Plus tard dans cette nuit de fête, le couple s’éclipse, escorté par les « neggafates ». Mais, la musique et les chants ne cessent pas. Une heure après, un cercle fermé de convives célèbre, dans le secret, la sortie du saroual qui est posé sur un plateau d’argent.

A ce moment, les youyous se mêlent à un refrain spécial qui explique la situation : « Eddah eddah wallah ima khellah » (il l’a pris pour époux...). Ce rituel est le même que celui effectué traditionnellement pour un couple hétérosexuel qui vient de consommer son mariage. Après le premier rapport, le pantalon de la mariée est exposé, taché de sang, sur le plateau (c’est le saroual). Cela montre que l’épouse vient juste de perdre sa virginité. Le mari est ainsi félicité pour avoir choisi la bonne épouse. C’est ce que semblent exprimer tous ceux et toutes celles (plus rares) qui offrent une « hdia » (cadeau) pour féliciter les mariés en dansant, tout au long de cette nuit de folie. Ici, il est bien évident que le marié n’a pas de virginité à perdre, mais le rituel du saroual est quand même respecté.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, oui, ce sont bien deux hommes qui se marient entre eux. Ils sont tout contents de le faire. Et ça se passe à Meknès, au Maroc, devant des invités qui sont, pour la plupart, aux anges.

D’ailleurs, ce couple gay n’est pas le seul à fêter son union. Un autre couple d’homosexuels entrera un peu plus tard en scène. Il sera également accueilli avec de la musique, des chants, des youyous et beaucoup de danses.

Nous avons appris que ces cinq dernières années, c’est ici que les couples gays préfèrent célébrer leur mariage. Souvent, cela se passe en présence non seulement de leurs amis, mais aussi de leurs proches.

Les homosexuels, Sidi Ali et les mauvais sorts

Comme les jeunes filles nubiles qui n’arrivent pas à se marier, les homosexuels (ayant le rôle de femmes) viennent à Sidi Ali pour conjurer leur sort. Eux aussi laissent leur petit slip dans un coin près du marabout. C’est là une superstition connue qui, selon la croyance populaire, pourrait permettre d’attirer des prétendants.

Même ceux qui ne vont pas jusqu’à laisser un sous-vêtement, viennent implorer le saint pendant sept jours et sept nuits pour briser « laàkes » (la mauvaise chance). Même les homosexuels liés le font pour demander paix et bonheur dans leur couple.

Les homosexuels sont très férus de la « hadra » (la transe) avec les « Hmadcha ». C’est ainsi qu’ils comptent se libérer. Ils sont également de fidèles adeptes du rituel de « Aïcha Soudania », qui consiste à se baigner la nuit dans une mare et à jeter les sous-vêtement sur un figuier, comme le font les jeunes filles qui cherchent à se libérer de la « tabâa », une sorte de poisse qui vous poursuit (et qui est généralement le résultat d’un mauvais sort). Cette croyance est très répandue dans les milieux populaires.

Gay pride à Sidi Ali

Pendant toute la durée du moussem, les couples d’homosexuels se baladent en se tenant par la main. Certains parmi eux sont reconnaissables à leurs dandinements lorsqu’ils marchent et à leurs gestes exagérément féminins. D’autres, se font remarquer par leurs vêtements moulants, leur fond de teint ou encore leur parfum qui se sent de loin. D’autres encore, tatoués au henné et portant des bijoux, font tout pour ne pas passer inaperçus.

Ici, le tabou de la relation homosexuelle au Maroc est brisé. C’est ce qui fait dire à cet observateur : « Le temps d’un « moussem », Sidi Ali devient un corridor de l’exception culturelle au Maroc ». Les homosexuels arrivent à Sidi Ali par petits groupes.

Parfois, une chambre louée chez les habitants du village suffit pour loger toute une smala. Certains viennent de Casablanca ou de Rabat. D’autres arrivent de Tétouan, de Fès, de Tanger ou de Mekhnès. Tous cohabitent, font la fête et bien d’autres choses, sans le moindre problème. A eux seuls, ils forment une véritable confrérie.

Les moussems de Meknès

Le « moussem » de Sidi Ali Ben Hamdouche (fondateur de la confrérie des Hmadcha), se tient chaque année, pendant une semaine après les sept jours de la fête du mouloud, qui célèbre la naissance du prophète. Le Maroc est le seul pays du monde islamique qui célèbre cette fête du mouloud. En Orient où la doctrine salafiste est très présente, cette célébration est quasiment interdite. C’est le cas, par exemple, en Arabie Saoudite.

Dans la région de Meknès, d’autres « moussem » où se mêlent mysticisme soufi et pratiques occultes, se tiennent après le mouloud. Le « moussem » de Cheikh El Kamel El Hadi Ben Aïssa est l’un des plus connus pour cela. Le cheikh est le fondateur de la confrérie des Aïssaouas. Il y a également le « moussem » de Sidi Ahmed Dghoughi, disciple de Cheikh El Kamel Ben Aïssa.

Particulièrement cette année, le « moussem » de Sidi Ali a attiré une immense foule de pèlerins, provenant de toutes les régions du Maroc. L’affluence a atteint un niveau record, au point que les autorités craignaient des événements imprévus et ont prévu des renforts.

Pour garantir la sécurité pendant la durée du moussem, plus de 3000 gendarmes et mokhaznis des forces auxiliaires mobile, ont été dépêchés de Meknès et des villes environnantes sur les lieux. Ils ont élu domicile à l’école primaire de Sidi Ali, qui s’est transformée en quartier général sécuritaire. Toute cette « armée » était sous le commandement de hauts gradés de la gendarmerie et des forces auxiliaires. A quelques kilomètres du village de Sidi Ali, les gendarmes ont installé un barrage de sécurité où le contrôle était des plus rigoureux.

Hyper-souk à Sidi Ali

Durant toute la période du « moussem », toutes sortes de commerce fleurissent : vente d’encens, de plantes magiques, de bougies, de pains de sucre bons à offrir aux gardiens des marabouts... Les jeunes forment une bonne partie des 50 000 visiteurs qu’a accueillis le petit village de Sidi Ali. Ces derniers logent chez les villageois. Ils paient pour un séjour d’une semaine entre 3 000 et 5 000 DH. Les moins fortunés passent la nuit sous les tentes qui servent de jour comme bouibouis à ciel ouvert.

Les filles de joie s’invitent aussi au « moussem » pour profiter de cette affluence inespérée... La ferveur pour les uns, le plaisir pour les autres, la rigueur des uns n’empiète pas sur la liberté des autres, la tolérance est parfaite...

Profitant d’un engouement autrement plus important, voyants et voyantes tirent pour leur part un inestimable profit de l’espoir ou du désespoir des crédules en leur « disant » l’avenir et, parfois, en leur vendant quelque talisman sensé l’améliorer. Elles sont reconnaissables au drapeau vert qui flotte au sommet des tentes. Pour répondre à toutes les demandes en matière de voyance, de cartomancie, de sorcellerie..., près 3 500 vendeurs de l’utopie travaillent de jour comme de nuit sous plus de 1 000 tentes qui sont dressées à l’occasion. Ce sont ces travailleurs particuliers qui assistent les visiteurs pour accomplir leurs différents rituels. Ils prêtent également main forte quand il s’agit de sacrifier l’une ou l’autre bête (coq, mouton, boeuf...) qui est présentée comme une offrande à Aicha Moulate Lwade. Une sainte connue pour être la servante de Sidi Ali.

Des officiels effectuent aussi le rituel de l’offrande aux saints. Le samedi 7 avril dernier, le dernier jour du Moussem, un taureau a été sacrifié au nom des autorités du pays.

Selon un responsable local, cette année, les ayants-droit de la zaouïa de Sidi Ali ont loué le terrain du « moussem » à un homme d’affaires pour la coquette somme de 300 000 DH par jour. Ce prix se justifie par l’énorme bénéfice que dégagent quotidiennement les tenanciers des différents commerces qui forment un hyper-souk où tout se vend et tout s’achète. L’achalandage est varié.

Il y a des ingrédients nécessaires à toutes sortes de sorcellerie : longues bougies multicolores, « fasoukhs » (étrange mélange à brûler pour chasser les sortilèges)... Il y a également des têtes de veaux, de moutons et de chèvres, que l’on sert comme offrandes à Sidi Ali, mais aussi à la sainte Aïcha Moulat Lwade. Cette dernière serait la servante de Sidi Ali. Du reste, il y a des produits classiques : foulards, vêtements, sous-vêtements, produits cosmétiques, joailleries...

La bête du sacrifice

Il n’y a pas seulement des veaux et des moutons qui sont sacrifiés chaque jour pour Sidi Ali et Aicha Soudania. Même des chameaux sont égorgés pour les mêmes raisons. Ce sont des personnes richissimes qui accomplissent généralement ce rituel qui ne passe jamais inaperçu.

Une fois la bête du sacrifice offerte aux saints, sa viande est récupérée par les gardiens des lieux qui se chargent de la revendre à des bouchers, des restaurants ou même aux gargotes du coin. Des homosexuels aux fervents croyants, en passant par les commerçants, les voyantes et voyants, les désespérés et les fêtards, dans ce moussem de Sidi Ali Benhamdouch, tout le monde trouve son compte.

La zaouïa de Sidi Ali Ben Hamdouche s’en défend

Selon un membre de la zaouïa de Sidi Ali, la zaouïa et la confrérie des Hmadchas ne reconnaît aucune des pratiques immorales et sataniques qui ont cours pendant le moussem. Notre interlocuteur tient à nous montrer un avis affiché sur le mur du mausolée de Sidi Ali Ben Hamdouche. Il y est écrit : « Sidi Ali Ben Hamdouche était un mystique et un soufi qui a réservé sa vie à la prière et à la crainte de Dieu. Ces pratiques auxquelles nous assistons sont hérétiques et sont loin des enseignements légués par le fondateur de la confrérie des Hmadchas. Il s’agit des coutumes superstitieuses pratiquées pendant les nuits de fêtes : sacrifice d’animaux, nuits de transes au son des rythmes de Hmadcha ». La mise en garde de la zaouïa de Sidi Ali Ben Hamdouche contre les pratiques contraires à la religion s’attaque implicitement aux mariages homos. Elle le fait d’une manière explicite à l’encontre de la sorcellerie. Mais la mise en garde n’empêche pas les nombreux homosexuels de faire de Sidi Ali leur lieu de rencontre et de fêtes (même de noces) privilégié.

Article 489 du code pénal

L’article 489 du code pénal précise le caractère illégal de l’homosexualité au Maroc, il stipule : « est puni d’un emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende allant de 120 à 1.000 DH, à moins que le fait ne constitue une infraction plus grave, quiconque commet un acte impudique ou contre-nature avec un individu de son sexe ».

Aïcha Soudania

Le personnage de Aïcha Soudania que l’on appelle aussi Aïcha Moulat Lwad ou Aïcha El Hamdouchia en référence aux Hmadcha, a volé la vedette à son maître, le fondateur de la confrérie des Hamdacha en terme d’attrait. La croyance populaire lui attribue des pouvoirs magiques. Aïcha Moulat Lwad était, selon certains membres de la confrérie, une servante de Sidi Ali. Elle a été ramenée d’Orient par son disciple Sidi Ahmed Dghoughi, en vue d’un mariage avec son maître, Sidi Ali, pour obliger ce dernier à mettre un terme à son célibat. Mariage qui n’a jamais eu lieu, Sidi Ali étant décédé.

Selon la légende, Aïcha Moulat Lwad a le pouvoir d’aider les jeunes filles qui se prosternent sur sa tombe à trouver leur deuxième moitié. La prosternation pourrait être plus efficace, recommandent les gardiens des lieux dans un intérêt bien compris, si elle est accompagnée d’offrandes : un bouc, une poule (toujours noirs), des bougies... Le tout est posé dans une grotte prévue à cet effet, à l’ombre d’un figuier. Lequel s’est transformé en un arbre magique où les femmes accrochent un bout de tissu où un sous-vêtement pour que leur vœu d’amour soit exaucé ou pour qu’elles soient débarrassées des mauvais sorts.

Les milliers de sous-vêtement féminins jetés sur le figuier de Aïcha Soudania, sont récupérés et revendus dans les souks d’à côté. Pourtant, des gens de bon conseil prétendent que celui qui utilise ces sous-vêtements risque d’être frappé par la « tabâa » (la guigne).

Sidi Ali Ben Hamdouche

Sidi Ali Ben Hamdouche est un descendant direct de Sidi El Hadi Benaïssa, connu sous le nom de Cheikh El Kamel, enterré à Meknès. Sidi Ali a légué, depuis plus de 500 ans des « awrades » (psalmodies) à ses adeptes qu’ils lisent tous les matins et deux fois par jour, les vendredis. La « tariqua » hamdouchia (rituel de la confrérie des Hmadcha), dont on trouve des adeptes en Tunisie et en Egypte, a été créée par ses disciples. L’un d’eux et certainement le plus connu de tous est Sidi Ahmed Dghoughi, dont le sanctuaire se dresse quelques kilomètres plus loin de la tombe de Sidi Ali.

 
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