SAMEDI: Viva Zapatero
Je suis à Madrid depuis lundi pour présenter mon livre “L”armée du salut” qui a été traduit en espagnol. Cette ville, que je découvre, est comme on l’imagine, comme on l’a vue dans les films de Pedro Almodovar. Très chaleureuse. Exubérante. Baroque. Elle s’offre à vous tout de suite, vous embrasse sans cacher aucun de ses clichés que le réalisateur de “Volver” a d’ailleurs repris tells quels pour mieux les redéfinir, révéler leur vérité oubliée et, enfin, les pulvériser joyeusement.
Il fait chaud. La féria de San Isidro bat son plein. On
parle beaucoup des toreros (qui sont traités ici comme des stars). La chanson
qui représente ce soir l’Espagne à l’Eurovision passé en boucle sur toutes les
radios. Dans quelques jours, c’est les élections municipales et régionales. Le
PP (le parti populaire) est donné gagnant par tous les sondages. Madrid, malgré
son côté fou, reste une ville politiquement à droite. Conservatrice. Le PP part
aussi favori pour les élections législatives de 2008. Malgré tous les
changements formidables qu’il a introduits dans ce pays (sécurité social
mariage homosexuel, etc.), le premier ministre Zapatero, le seul homme
politique que j’admire vraiment, ne sera très certainement pas réélu. Et ce sera la faute au terrorisme. Le PP
reproche à Zapatero de continuer de discuter avec l’ETA. Et ce seul argument,
répété inlassablement jour après jour, fera sans doute perdre le parti socialiste.
A moins d’un miracle. Bambi (c’est le surnom que les Espagnols donnent à
Zapatero) mérite largement de rester au pouvoir. Les hommes politiques
modestes, sincères et efficaces comme lui ne courent pas les rues. Et ce n’est
pas la France d’aujourd’hui qui va me contredire.
DIMANCHE: Peur à Paris
Je suis dans mon petit lit. J’ai peur. Il est deux heures du
matin. Je n’arrive pas à dormir. Mon coeur bat très fort. J’ai très peur et je
ne sais pas quoi faire de moi. Je suis rentré à Paris au milieu de
l’après-midi. La rue de Belleville, où j’habite, était anormalement calme. Le
retour à Paris est dur, comme à chaque fois. Cette ville ne se laisse jamais
apprivoiser. Elle est brutale, orgueilleuse, lâcheuse. Je dois de nouveau
chercher une place pour moi ici. Refaire, déprimé pendant deux ou trois jours,
le chemin vers une réconciliation avec moi-même dans la solitude de l’Occident
et avec la ville des Lumières que, au fond, j’aime de tout mon coeur, que j’ai
choisie pour vivre et expérimenter l’âge adulte.
Sans défaire mes bagages j’ai couru au cimetière du
Père-Lachaise pour aller honorer mon saint, me recueillir sur la tombe de
Marcel Proust. Je le fais régulièrement (j’imite ainsi ma mère qui au Maroc ne
peut se passer de ses saints). Je suis resté assis, triste, près de lui un long
moment. Je ne pensais à rien. J’espérais que Marcel me donnerait un peu
d’énergie, un signe de ma vie enfin déchiffré. Rien. Aujourd’hui, Proust ne m’a
pas entendu. Il est resté fermé. Moi aussi
Je suis revenu dans mon petit appartement et, pour éloigner
la crise de panique que je sentais en moi monter, monter, j’ai ouvert ma valise
et j’ai sorti les souvenirs ramenés de Madrid. Le catalogue de l’exposition
exceptionnelle de Tintoret. Des vêtements achetés chez Zara sur l’avenue Gran
Via. “Papito”, le nouvel album de Miguel Bosé. Et cinq exemplaires d’une même
carte postale qui reproduit l’étrange et très moderne toile de Goya “Perro
semihundido en la arena”. Une petite colline ocre, un ciel jaune, un chien qui
monte peut-être mais dont ne voit que la tête. Il est triste. Il ne sait pas où
il est, où il va. Ce chien, c’est moi. Je vis à Paris depuis huit ans. J’ai
très peur. Il est trois heures du matin. On est déjà lundi
LUNIDI: J’adore Isabelle Adjani
Sur You Tube j’ai vu aujourd’hui des images d’un événement
mythique qui a eu lieu à Alger en novembre 1989. Isabelle Adjani était allée
là-bas soutenir les étudiants en grève et dénoncer les atteintes aux droits de
l’homme. L’écho de cette visite était arrivé jusqu’au lycée Hay Salam (à Salé,
près de Rabat) où je préparais mon baccalauréat. On disait: la plus grande star
française est venue en personne en Algérie défendre le peuple
Depuis toujours j’adore Isabelle Adjani. Pour son talent
immense. Pour sa beauté unique. Son intelligence, son charisme et sa parole
juste et jamais inutile. Sur You Tube, les images montrent Adjani, tout en
noir, avec les militants à Alger, les avocats, les femmes qui se battent. Face
aux étudiants, elle ne se contente pas de dire un mot convenable. Comme une
héroïne elle est emportée, elle harangue la foule. “Vous n’êtes pas un peuple
qui dispose de lui-même. Et c’est pour cela qu’il est de notre devoir de nous
ingérer et de venir vous soutenir.” C’est vrai, juste, bouleversant. Par ce
geste, elle marquait l’esprit de plusieurs générations d’étudiants maghrébins.
Dix-huit ans après, malheureusement, dans presque tout le Maghreb Arabe, la
situation ne s’est pas améliorée. L’individu n’existe pas dans ces pays, il est
opprimé, écrasé par la puissance du groupe qui trouve sa force et sa légitimité
dans la religion et les traditions sclérosantes. On ne nous apprend pas à être
dans la vie pour nous-mêmes. On nous apprend la peur, du plus fort, le riche,
le policier, le gouvernement. On nous apprend à baisser la tête, à respecter
les coutumes même quand elles sont contre nous. On nous pousse à nous éloigner
de la critique et de la politique. On passe dans la vie sans dire vraiment aux
autres qui on est. Et si on ose montrer un peu de notre différence, on est taxé
de fou. Tout le drame du Maghreb (et du monde arabe) vient de là. Isabelle
Adjani le criait en 1989. Ce drame est devenu en 2007 une véritable tragédie.
MARDI: Homo, maman, homo
Ma mère (75 ans) m’a appelé ce matin, très tôt.
“Rappelle-moi ce soir, mon fils.” Je viens de le faire. Je tremble. Mais je ne
vais pas pleurer. Elle a dit: “Tous les jours je parle à Dieu de toi et je Le
prie de te guider, de te ramener au droit chemin.” Elle n’a pas pleuré. Je n’ai
presque rien dit, comme d’habitude. Je savais à quoi elle faisait illusion.
Il y a un an exactement je suis devenu Abdellah le maudit.
Abdellah si gentil, si bien élevé, est entré de son plein gré dans la
malédiction. Je suis celui par qui le scandale est arrivé. Ma famille avait
appris par la presse marocaine que j’étais homosexuel. Le savait-elle avant.
Sans doute. Mais là, c’était officiel. Non seulement je l’avais écrit dans mes
livres, mais en plus je faisais maintenant le “héros” en en parlant dans les
journaux. Pour ma famille, j’étais devenu un autre. La France m’avait dévoyé.
Au téléphone, à ma mère qui me demandait pourquoi je l’avais fait, je répondais
en étouffant mes larmes: “Je parle de la société marocaine, maman, je parle de
la société marocaine… Ce n’est pas que moi…” Je me sentais complètement nu.
J’avais atteint le point de non retour. Libre définitivement. Seul et maudit
définitivement. Ma mère ne comprenait pas. Elle avait dit: “Et qu’avons-nous à
faire, nous, avec la société marocaine? Nous ne sommes que des pauvres gens
loin de la société…
Ma mère avait son rêve pour moi. Je le comprends, je le
respecte mais il n’est pas le mien. J’ai choisi d’être honnête avec moi-même et
avec les autres. Je dis ce que je suis. Je dis et j’écris “je”. Pour un
Marocain comme moi, c’est un acte politique, une révolution. Je n’ai pas besoin
de la bénédiction de ma famille pour exister. Il y a longtemps que j’ai compris
que mon destin d’adulte ne pouvait s’accomplir que loin de ma mère, loin de son
regard tendre et impitoyable. Cependant, cette liberté voulue, assumée, est accompagnée
d’un terrible sentiment de déchirement. Désormais, c’est moi contre ma famille.
Mais l’amour et l’affection que j’éprouve pour eux ne disparaîtront jamais
MERCREDI: Cannes me réveill
C’est official, Nicolas Sarkozy est le nouveau président de
la France.
Heureusement, il y a le festival de Cannes. Grâce à lui, le
monde, étrangement absent de la campagne présidentielle, est de retour. On va
enfin sortir de ce discours franco-français qui a obsédé des mois durant les
esprits. Mais pour combine de temps. Pessimiste, un peu sonné ces dernières
semaines, me voilà aujourd’hui complètement réveillé, grâce au cinema prêt à
résister. De bons films (“Zodiac”, “Tehilim” et surtout “Les Chansons d’amour”
de Christophe Honoré) vont sortir dans les jours qui viennent: je les adore
avant même de les avoir vus. Longtemps, au Maroc, face à l’avenir bouché qui
m’attendait, le cinéma était mon unique refuge. A Paris, Il continue d’être mon
premier et grand rêve. Mon ami fidèle. Ma voix pour crier
JEUDI: Le Maroc, un royaume fashion
Encore un ami parisien qui rentre du Maroc très
enthousiaste. Pays magnifique, peuple
accueillant, gentil, sexy. Il se verrait bien vivre là-bas. Mais il n’est pas
le seul Français à avoir ce désir : s’établir dans ce Maroc fantasmatique auquel j’ai droit
en permanence depuis que j’habite à Paris. Le Maroc est un beau pays, c’est
vrai. Le problème est que l’on est en train de le transformer en royaume
fashion. Cela crée évidemment un vide, des décalages énormes. Ce n’est pas cela
qui va l’aider à décoller, à s’ouvrir pour de vrai. Bien au contraire, on va le
dénaturer, les clichés vont se renforcer, les villes comme Marrakech se
multiplier et les jeunes marocains deviendront peut-être juste des serviteurs.
Ce n’est pas ce dont je rêve pour eux. Ni pour ce pays.
Vendredi : L’ignorance
« Dans la rue pleine d’un soleil vague il y a des
maisons immobiles et des gens qui marchent. / Une tristesse pleine d’épouvante
me glace. / Je pressens un événement de l’autre côté des façades et des mouvements./
Non, non, pas cela ! / Tout sauf savoir ce qu’est le mystère ! »
Fernando Pessoa (in LIVRO DE VERSOS)
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