Icône populaire du chaâbi et virtuose de la “kamanja”, Abdelaziz Stati est également un personnage controversé, dont les coups de sang sont (presque) aussi célèbres que les chansons. Portait d’un artiste qui clame sa “âaroubitude”.
S’il y a un artiste marocain qui fait parler de lui autant pour son
talent que pour ses frasques et ses démêlés avec la justice, c’est bien
Abdelaziz Al Arbaoui, bien plus connu sous son “nom d’artiste”, Stati.
Dernier fait en date, qui a occupé les manchettes de la presse, l’homme
aux six doigts (d’où le surnom) comparaît devant le Tribunal de
première instance de Casablanca pour “menace à l’arme à feu et trouble
de l’ordre public”. L’histoire remonte au 16 avril dernier. Il est
quatre heures du matin. Sortant du Manhattan, club en vogue sur la
corniche casablancaise, ce dernier se retrouve au beau milieu d’une
altercation, au cours de laquelle il aurait dégainé un fusil de chasse,
qu’il transporte en permanence dans le coffre de sa voiture.
Trois ans plus tôt, son nom est associé à une sombre affaire de trafic
de cocaïne, qui secoue alors la ville de Marrakech. Il est d’abord
accusé de consommation avant d’être finalement blanchi (sans jeu de
mots). Et ces deux scandales sont, semble-t-il, loin d’être isolés.
Confession de ce journaliste qui a longtemps côtoyé le chanteur :
“C’est un homme qui s’emporte très vite et qui en arrive souvent aux
mains. Les échauffourées qu’il provoque ne se comptent plus”. Réaction
de l’intéressé : “Stati cache de la drogue dans son violon avant chaque
voyage à l’étranger, Stati est atteint d’un cancer ou d’une maladie
rénale, Stati a six épouses qu’il maltraite à longueur de journée… Vous
savez, tellement d’âneries ont été soufflées à mon propos
qu’aujourd’hui, je n’y accorde plus d’importance”.
Une forte tête
Une chose est cependant certaine : Abdelaziz est ce qu’on peut appeler
une forte tête. Tout jeune, ce natif d’Al Aounat, dans la région d’El
Jadida, en 1961, fait de l’école buissonnière son sport favori, au
grand dam de ses parents. Conscient que son fils ne finira pas
ingénieur, son agriculteur de père l’assigne au travail des champs.
Sans davantage de succès. “C’était éreintant comme travail, se
souvient-il. Et honnêtement, je suis quelqu’un qui n’a jamais supporté
“tamara””. En fait, Abdelaziz a la tête ailleurs : dès l’âge à 12 ans,
il a déjà une petite idée de ce qu’il veut faire “quand il sera grand”.
Il veut plus que tout ressembler à son oncle Bouchaïb Benrehall,
chanteur et violoniste populaire du coin, qui lui a transmis le virus
de la “kamanja”.
Et c’est sans l’accord du paternel qu’il quitte, au beau milieu de la
nuit, la maison familiale. Avec quelques affaires comme bagage, il part
en direction de Casablanca, où il compte se trouver un travail et
réaliser son rêve: s’offrir un violon. À peine débarqué dans la
capitale économique, il s’installe chez un membre de la famille et
s’improvise vendeur de vieux meubles dans le marché aux puces de Derb
Ghallef. “Quelques semaines après mon arrivée, j’ai rencontré un homme
qui vendait un violon pour 350 dirhams. Je lui ai donné une avance de
50 dirhams, en attendant de retenir le reste de la somme, se rappelle
Abdelaziz. Le Jour J, je me suis pointé chez lui, mais il a fait
semblant de ne pas me connaître. J’ai dû faire appel alors à la police
et à des témoins pour que je puisse récupérer le violon”.
Le destin de celui qui ne s’appelle pas encore Stati est scellé
quelques mois plus tard, lorsqu’il retourne à son village natal. “Je
voulais revoir ma famille et, surtout, me faire pardonner de lwalid”,
ajoute-t-il avec un sourire. Ce retour aux sources coïncide avec la
tenue, dans la région, du Moussem de Sidi Ghaleb. Il se retrouve, un
peu par hasard, à remplacer au pied levé le violoniste d’une troupe de
Settat, qui se produisait durant le moussem. C’est le déclic : l’ado
aux mains agiles impressionne son auditoire, à tel point que le
remplacement, censé durer à peine quelques jours, se prolonge plusieurs
années. Il est logiquement suivi d’une inévitable émancipation,
accélérée par l’ego de Abdelaziz. “La séparation était prévisible,
explique-t-il. J’ai toujours voulu être le chef, je n’aime pas être
sous l’autorité d’un autre. C’est pour cette raison que j’ai fondé ma
propre troupe”.
Âaroubi forever
La carrière du violoniste de chaâbi est lancée. Il ne tarde pas à
trouver son public, d’abord essentiellement rural, qui s’identifie
parfaitement au musicien. Extraordinairement prolifique – deux albums
par an, soit une cinquantaine d’opus en tout –, Stati enchaîne les
productions, avec un bonheur égal et, surtout, une recette inaltérable
: des chansons au rythme invariablement dansant, sur lequel sont
plaqués des textes piochés dans le quotidien des campagnes et des zones
périurbaines. Sujets de prédilection : la sécheresse, la hogra,
l’ghorba… mais aussi les femmes et le plaisir. Sa chanson “Al Mouima
essabra dima” a même été reprise par Cheb Khaled himself, au milieu des
années 80. “Il ne m’a pas demandé mon autorisation et je n’ai jamais
rien reçu en contrepartie, tient à préciser l’artiste. Mais c’est un
grand honneur pour moi qu’une de mes chansons ait été chantée par une
aussi grande star”.
Stati est à l’image de son public. Les vingt-cinq ans de carrière,
comme la célébrité qui les a accompagnés, n’y ont rien changé. “C’est
très simple, souligne ce dernier, je suis un âaroubi. Et taâroubite, ça
ne se perd pas, c’est pour la vie”. Ce n’est pas un hasard si l’homme
continue à vivre à Hay Moulay Abdellah, un quartier populaire dans la
périphérie de Casablanca, bien qu’il ait largement les moyens de
s’établir dans un quartier plus chic. “Peut-être, mais il ne pourrait
pas vivre ailleurs que dans un milieu qui lui rappelle sa campagne”,
explique l’un de ses proches. Cette même campagne qui reste
naturellement sa scène. On y fait toujours appel au chanteur, tant pour
fêter la fin des récoltes qu’ à l’occasion des moussems et autres
festivités familiales, “même si, depuis quelques années, les affaires
marchent moins bien. Les fellaha sont de moins en moins nombreux et de
plus en plus pauvres”. Qu’importe ! Pour compenser, il y a toujours le
vivier urbain, rendu inépuisable par l’exode rural : mariages, concerts
publics, représentations dans des cabarets et autres soirées privées…
L’homme reste toujours très demandé, même au-delà des frontières.
Une star, même en France
Coqueluche des MRE, il lui est en effet arrivé de se produire sur des
scènes prestigieuses comme le Zénith ou l’Olympia, à Paris, mais aussi
dans des cabarets et des salles plus confidentielles. Pour l’anecdote,
lors d’une soirée en Italie, il aurait été payé 5000 euros… en faux
billets. 5000 euros, c’est en moyenne ce qu’il demande pour une
représentation à l’étranger, alors qu’au Maroc, son cachet varie selon
les occasions. “Mais il ne se déplace jamais pour moins de 5000 DH”,
nous assure-t-on. Du coup, beaucoup l’accusent d’avoir “pris la grosse
tête”. À les en croire, l’artiste refuserait désormais de jouer dans
les quartiers populaires, snoberait les petits festivals comme les
œuvres de charité “parce que ça ne rapporte pas assez”. “C’est faux,
répond l’intéressé. Ma seule exigence, c’est qu’il y ait un minimum de
sécurité, pour prévenir les débordements là où je me produis”. Et de
poursuivre : “Au Moussem de Moulay Abdellah, s’il n’y avait pas de
cordons militaires pour contenir la foule, c’était quasiment l’émeute”.
Le chanteur a également décidé de se produire plus rarement dans les
fêtes de mariage, et pas pour des raisons d’ordre financier. “C’est
juste que quand les gens sont au courant que j’y participe, les mariés
se retrouvent avec trois ou quatre fois plus d’invités que prévu”. La
rançon du succès ? Stati dit la payer également en monnaie sonnante et
trébuchante. “Le piratage est en train d’en finir avec nous”,
déplore-t-il. A quoi cela sert-il de continuer si c’est pour perdre de
l’argent ? Il faut que l’Etat se penche sérieusement sur le problème du
piratage et sanctionne ceux qui en profitent véritablement. Finalement,
Stati est un artiste comme les autres…
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