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Les chikhates et la culture Marocaine Version imprimable Suggérer par mail
Ecrit par Mustapha Kharmoudi   
La question des chansons de chikhates est bien centrale pour le patrimoine culturel marocain. Leur histoire décrit, certes en creux, la relation quasi maladive qu’entretiennent les marocains avec leur propre identité, c'est-à-dire avec leur passé et leur avenir. Le sort de deux merveilleuses dames de la chanson aroubia, je veux parler de kharbouâ et de Hajja Hamdaouia, est révélateur de cet état d’esprit.
Natif de la campagne et du milieu de ce siècle, je souhaite apporter un témoignage dont l’objet n’est nullement de traiter en profondeur cette question pour laquelle je ne me sens pas de compétence, mais juste dans l’espoir d’attirer l’attention des jeunes intellectuels et chercheurs en vue de rétablir des vérités si nécessaires à la question identitaire.
Je veux avant tout que mes propos soient un hommage aux deux dames ci-dessus citées et à tant d’autres disparus ou tombés dans l’anonymat : cheikh Mustapha Naîniâ, cheikh Satsa, cheikh Salah Mzabi, etc.
Lorsque j’étais enfant, je n’écoutais que les chansons des chikhates ronronnées par ma défunte mère, mes sœurs ou d’autres femmes du douar sur la route de l’unique fontaine maintenant disparue. Nous n’avions pas de poste radio (TSF) … Ceux de mes aînés qui étaient scolarisés psalmodiaient inlassablement Oum Kaltoum, Abdelwahab ou Asmahane.
C’était en nos aînés lettrés que nous nous identifions, bien sûr, et que nous rêvions, à leur instar, de grands voyages et de grands larges : la misère quotidienne jouait le rôle d’un répulseur naturel.
    Néanmoins, les souvenirs du paradis perdu, je veux nommer cette enfance au milieu des femmes, appelaient immanquablement les chikhates : je me souviens du peu que je me souvienne, et dans ma tête résonne cette vieille chanson dont ma mère ne répétait que le premier refrain en pleurant je ne sais quel amour perdu :

واه وامحمد يا وليدي

Si mes souvenirs ne me trahissent pas, ce n’est que vers la deuxième moitié de la décennie soixante que je m’étais mis à écouter les rares diffusions radiophoniques des chikhates, à une quelconque heurs obscure de l’après-midi : c’est ainsi qu’il m’a été donné le bonheur de découvrir Nâiniâ et plus tard Bennasser ou Khouya, et plus tard encore cheikh Hamid et surtout cette voix fulgurante de Hadda ou Akki.
A l’époque de mon adolescence, parler des chikhates et de la chanson aroubia relevait toujours de la moquerie, y compris des natifs de la campagne, ceux là même dont les mères ne leur chantaient que du Hjja Hamdaouia. A titre d’exemple, il y a quelques jours, lors d’un séjour au Maroc, j’ai fait découvrir à un ami de la plaine de Casa, pour la première fois de sa vie, une belle chanson à pleurer … Il en a presque pleuré!
Par le passé, les gens des villes et ceux qui aspiraient à le devenir, aussitôt que l’on parlait des chikhates, se gaussaient de rire et imitaient le parler paysan en rendant leur voix plus grave et en accentuant le sons les plus gutturaux de la langue marocaine. Il suffisait d’y ajouter des expressions finissant par OUAHAOU! pour conquérir un rire  généralisé de l’assistance
 La ruralité si présente en eux était ainsi refoulée. Bien entendu, la francophonie représentait l’éloignement maximum de cette « barbarie »…
D’ailleurs, vers la fin des années soixante, la télé introduisait enfin, dans les soirées du samedi soir, une homéopathie des chanteurs aroubia du style Karzaz et Mahrach. Mais c’était plutôt la dimension comique qui importait. Je me souviens de l’hilarité que souleva un soir dans un café casablancais (à public enseignant et fonctionnaire) le dernier groupe cité en chantant :

آش بيدي نعمل عوجوك عليا
بضاض صعيب والربطة زغبيا

En général, le marocain « cultivé », notamment le plus de 45 ans, connaît peu la musique et la poésie des chikhates. Encore une fois, sa préférence va à la musique arabe littéraire, ou même à celle dite dans le parler oriental, lequel doit lui paraître sûrement plus raffiné. Mais cette situation n’est pas particulière au Maroc, elle est quasi-universelle. Par exemple, en France on peut introduire des mots anglais dans la conversation et la valeur de ce qui est dit augmente ; par contre si l’on s’amuse à injecter des mots arabes, le résultat est inverse…
En vérité, l’Anglais est plus doux que l’Arabe, et le parler égyptien est plus doux que le marocain. La question n’est pas là, elle est que le parler marocain est, quant à lui, marocain à l’exception des autres langues citées.
Cet écart mis à part, revenons à la question. Il ne s’agit pas de dénigrer la poésie arabe, mais juste de souligner qu’une grande partie de l’intelligentsia marocaine oppose la poésie arabe à la poésie dialectale. Sans polémique aucune, il nous revient tout de même le droit de discuter cette opposition, dans l’espoir de l’atténuer.
Qu’on le sache d’emblée, personne ne peut se hasarder à comparer un : 

جفنه علم الغزل

Surtout porté par la voix envoûtante du jeune Abdelwahab, avec un quelconque :

آش جا يدير جابو الهوا في الثلاثا دالليل

Anonné par une quelconque voix de surcroît mal enregistrée.
Mais ce jeu est mortel, car il peut être poussé plus loin, que ce soit sur la forme poétique elle-même, ou sur la musicalité. La musique classique universelle ne tarderait pas à se faire inviter à la table des discussions, ce qui pourrait avoir de fâcheuses conséquences pour les Farid, Abdewahab et autres maîtres si bien inspirés,…
Les intellectuels marocains avancent ce genre d’arguments dès que les chikhates frappent à la porte des débats raffinés. Récemment, il m’a été donné de relever cette violence à l’occasion d’une soirée poésie à Rabat,  lorsqu’un des poètes à la frappent à la porte dans un certain éloge des chikhates. Violence contenue, comme il sied à ce genre de rencontre : « bien sûr, c’est bien, mais il ne fallait pas s’y appesantir!avait soupiré la belle voix féminine d’une charmante fan».
Il est vrai que la poésie des chikhates présente rarement une histoire d’amour bien construite avec ses théâtralisations et dramatisations et autres élucubrations. Pour ce faire, il faut tourner le bouton du poste et rechercher les Doukkali et autres Abdelhalim, même si les paroles ne veulent rien dire parfois, à l’instar de :

إلى ناوي تغدر كلها

Ou platement :

إنني أغرق أغرق أغرق

Toutefois, pour écouter d’autre voix, d’autres appels tels ceux à qui je rend ici hommage, il importe de se déconnecter des élucubrations convenues, des rythmes que nous imposent la belle langue arabe, bref de s’écouter soi-même plus que de s’entendre parler. Il importe, devrais-je dire, d’être soi-même, marocain issu le plus souvent des campagnes, directement ou à quelques générations près.
Le propre de la chanson chikhate est d’être non linéaire et intemporel. Asseyons-nous à côté de Fatna Bent Lhoucine, et laissons notre esprit gambader librement : la Maîtresse de la chanson marocaine convoquera pour nous le passé vécu et le future espéré ou redouté, la joie et la douleur, la candeur et les ruses, le chagrin, oui souvent un chagrin profond. La poétesse ne fait que l’évoquer, que l’effleurer, à charge pour nos cœurs de plonger aussi profond qu’ils peuvent ou désirent :
         
كـالـو ليا حبيبك جــا
خرجت براسي عريــان
الناس تعرض الحوالــى
وأنا عرضت التيـــران

Ou encore :

يـا ودي إلــــى داك
النوم في كمي ركــــد
رانـي مــا درت اولاد
ومـا ربـيـت كـبـدة


La chanson aroubia ne connaît pas de linéarité parce que la linéarité n’existe pas, la vie est chaotique, du moins l’esprit ne sait la restituer que dans un beau chaos où tout s’emmêle et s’entremêle à perte de souvenirs ; ce qui est propre  pourtant à conserver notre identité. La chikha lance sa voix par hasard, et les paroles fusent de partout et nulle part. a peine nous accrochons-nous à une évocation qui nous paraît divine qu’un vers nouveau vient nous bousculer, nous emmener ailleurs, …
Les chikhates ne trichent pas, ne se soucient guère de fabrioles : la question de l’amour est brutale et tragique ; l’amour voisine avec les travaux des champs, la révolte comme la soumission, mais souvent, très souvent, la passion vraie se décline en marge, en border line, sur une frontière si fragile qu’elle frôle le pays de la folie :

واش هذا حب ولا هبال

Comme avec la mort :

غادي نموت      نموت في دواركم
 
Pour celui ou celle qui a aimé à en perdre la raison, point n’est utile de décor superflu, de mots savants et de la langue de Jahid quand cette langue n’est pas celle avec laquelle nous accouchons réellement des «je t’aime ». il suffit d’une note de l’Outar, ou d’une plainte d’un kamanja poussiéreux et sans présomption pour mettre le feu à toute la plaine de ses souvenirs.
Goethe a dit quelque chose comme ceci : si tu veux parler à l’humanité entière, parle-le lui de ton village. On pourrait sans risque de se faire démentir affirmer que parler à l’humain de l’amour et de sa petite expérience, si singulière, si intime, ne peut se concevoir qu’avec les mots de tous les jours, les mots qui ont justement construit dans notre cerveau cette même passion qui nous brûle. Le parler marocain des chikhates est justement cette forme d’expression certes la moins sophistiquée, mais la plus authentique.
Lors d’un échange avec un vieil ami et non moins poète d’arabe classique, il m’a souvent suffi d’une expression paysanne, d’un regard paysan pour saisir ce que sa poésie ne m’a transmis que traduite et donc trahie.
Il faut aller au-delà de la parole brute et refoulée pour cueillir le meilleur de la poésie chikhate, si souvent sujette aux rires mondains, et à la complaisance des bistrots puisque les bistrots représentent au Maroc les bas fonds, le caché et la sale. Il y a au Maroc pourtant des Choukri qui parlent si bien des bistrots…
Il existe, caché aux oreilles non initiées, des poèmes d’amour si relevés, et des variantes si percutantes :

عودي يا عودي
كان عندي والفت ركوبي
وداتو بنت البيضا
واتوبي توبي يا لالا توبي
والله أنا ما نتوب
را العزارة مكطعة في كلامو


Mais l’aller dans ce monde exige de se remémorer ce que le cheval contient de noblesse symbolique dans le monde rural. Il faut se hisser au dessus des Abdelhalim et des Abi Fawqa Achajara pour se laisser pénétrer par des vers d’apparence naïfs.

أنا بعدا خايفة البحر لا يرحل
أنا بعدا مكابلة المواج لا تعواج
وأنا بعدا خاصني جيلالة ونطيح

Ici, les éléments d’apparence sinon immobiles du moins réguliers sont soupçonnés de mobilité autre que la leur, ce monde qui fout le camp des pieds des amoureux : les vagues vont d’ordinaire dans le même sens, la mer est d’habitude si permanent. Mais mon état est tel que je crains que même cette permanence ne soit perturbée. Il me faut des Ghaîtas et des bendirs pour m’immerger dans le monde des transes.
Le poème parle de tomber. Tomber au champ d’honneur. Tomber tel un chameau que l’on décapite…
La comparaison aux éléments naturels a bien une valeur symbolique si évoquant :

الواد الواد خايفة من حملاتو
الليل الليل خايفة من همزاتو
الزين الزين خايفة من غمزاتو


La force destructrice de l’amour n’a d’égal que la peur du déchaînement de la nature généreuse et traîtresse comme une déesse mère. Il arrive même que l’amour perturbe cette nature et son cours héraclitien. Du moins il corrompt la pureté naturelle :

عجوبة ما هي عجوبـــة
عـايشـة ولا محجـوبة
هاك على ختي طاح في كلتة
كـلـتـة مـهـوتـــة
ماها يجري ما بغا يصفــا
فـي حـب الـنـســا
حبك أيا القايدة عايشــــة
راكـي مـعـرشـــة
كيف السلطان تابعو الباشـا
وخـيـلـو مسلحـــة

Ici l’amour déçu corrompt le cours d’eau si utile et l’être aimé, dans son être aimé, est tel un sultan rédempteur de tribus révoltées ou vivant dans la çiba.
Et s’il arrive que la poésie chikhate traite des aspects sociaux de l’amour, il reste que l’amour est indéniablement et irrémédiablement une affaire intime, une histoire d’individus atomisés et souvent souffrant justement des contraintes que la société met en travers de l’amour. L’amoureux des chikhates est le plus souvent un déviant, et il subit le collectif social comme un fardeau. Et chaque être isolé est appelé par la raison de l’amour à porter indéfiniment son fardeau seul et sans espoir d’aide :

كـلـهـا وكـيـتـو


Si la société était si avenante et si fluide, comme dirait Bennasser ou Khouya :

لو كان اهلي وحبابي ساعفوني
نبيع ما عندي نخسرو على البنات
ندير دربالة وعكاز
وفين ما راحت الشمس نبات
 
La poésie traverse les classes car l’amour perce de ses flèches les êtres sans se soucier ni de leur aisance sociale ni de leur dénuement. Que l’on soit fils de salons ou enfants des rues, quand on aime on peine toujours à aimer. Les sentiments sont bien partagés et il m’importe de dire combien les hamains savent dire leurs misères et leur chagrin, parce que peut-être est-ce là ce qu’il y a de plus intime en eux, et donc de vrai, d’authentique.
Que l’on ne se méprenne pas sur mes jugements, la poésie arabe est souvent si réussie, si présente malgré la distance historique d’un Oumrou’ Lqaîs :

قفا نبكي من ذكرى حبيب ومنز
بسقط اللوى بين الدخول وخومل
 
Ou d’un Antara Ibnou Chaddad :

فقوبدت تقبيل السيوف لأنها
لمعت كبارة ثغرك المتبسم
 
La question ne se situe vraiment pas à ce niveau. La poésie arabe est de toute beauté, et de toute actualité. Mais, désolé, ce n’est pas de la poésie marocaine.
Cela est évident, ce genre littéraire fait partie de notre patrimoine, mais l’évidence est que la poésie marocaine doit être autre chose que des imitations. Son objet est l’émotion, l’émotion du beau et l’étonnement devant le beau, le vrai. On peut me rétorquer qu’ il est difficile de le dire dans la langue de Kharbouâ, je répondrai par ce poème emprunté à l’étranger :

أبجد هوز حطي كلم
افتح صفحة امسك قلم
اكتب زي الناس ما بتنطق

Par Mustapha Kharmoudi
Directeur culturel. Belfort – France

 
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