Au
XVIIème siècle, l’embouchure du Bouregreg est un repère redouté de
pirates marocains et étrangers. Ensemble, ils écument les mers et
fondent même une république indépendante. Voyage.
L’épisode
est l’un des moins connus de l’histoire du Maroc, mais aussi, sans
aucun doute, l’un des plus passionnants. Pendant près de 200 ans, les
pirates de Salé ont été les plus actifs du Maghreb. Profitant de la
position stratégique de leur port (sur la côte atlantique, mais
également
très
proche du détroit de Gibraltar), ils sillonnent les océans et
s’attaquent aux navires européens qui vont ou reviennent des Indes et
d’Amérique. Grâce aux butins, composés de marchandises et de captifs,
Salé devient un port d'armement de premier rang et une place
commerciale très animée. Des Marocains de tous le pays et des
commerçants de diverses nationalités, intéressés par les marchandises
qui se vendent à moitié prix, affluent vers la ville. Au XVIIème
siècle, dans les ruelles de Salé, on parle plusieurs langues. Logique,
sachant que plusieurs équipages ne comptaient pas que des Marocains,
mais aussi des “renégats européens”, aventuriers persona non grata dans
leurs pays respectifs.
Envie de vendetta
Tout
a commencé en 1609. Une vague de “nouveaux Salétins”, des Maures
chassés d’Espagne, s’installent dans la ville. Près de 3000 Hornacheros
et 10 000 Andalous, revenus au Maroc avec une partie de leurs biens
pour les premiers et totalement ruinés pour les seconds, partagent le
même objectif : se venger des Espagnols. Salé est alors le point idéal
pour lancer leur vengeance. “L’attachement à la patrie perdue explique
leurs visées politiques, militaires et économiques, prenant la forme
d’une course contre la montre. Ils se lancèrent très vite dans
l'armement des navires, commandant eux mêmes des opérations visant
d’abord les intérêts espagnols puis l’ensemble des puissances maritimes
européennes.”, explique Leila Meziane, professeur universitaire
d’histoire et auteur de Salé et ses corsaires 1666-1727, un port de
course marocain au XVIIème siècle, (Edition Presses Universitaires de
Caen, 2007).
Conscients qu’ils ne peuvent réussir leurs opérations
que s’ils sont entourés de personnes ayant déjà de l’expérience dans le
domaine, ces nouveaux Salétins acceptent la venue de pirates étrangers.
Ces corsaires anglais, hollandais, portugais, mais aussi algériens,
tunisiens ou turcs, s’intègrent facilement à la population locale et
occupent des postes-clés. Très rapidement, ces équipages salétins font
parler d’eux, et réussissent des prises conséquentes. Leurs campagnes
en mer sont donc très rentables et, petit à petit, ils commencent à
penser à prendre leur indépendance.
Des butins et des hommes
“Ils
ont profité de la désagrégation du pouvoir central suite à la mort du
sultan saâdien Ahmed El Mansour pour continuer l'activité corsaire pour
leur propre compte. Mais en 1627, ils sont allés plus loin en
s’érigeant en république, indépendante de toute tutelle makhzénienne”,
raconte Leila Meziane. La Casbah de Salé (actuelle cité des Oudayas)
devient la capitale de ce nouvel état où le pouvoir appartient à un
gouverneur élu annuellement et assisté d’un conseil (appelé diwane)
composé de seize membres. 10% des butins rapportés par les pirates
reviennent à cette autorité locale alors que l'armateur et l'équipage
se partagent le reste. Les activités portuaires sont aux mains de
familles de l’élite locale, soit andalouses soit hornacheras. En cette
période de totale indépendance, Salé vit confortablement grâce à la
vente de ses butins et prisonniers. Cette dernière activité est très
rentable, puisque les captifs étaient soient vendus aux enchères,
soient rendus aux leurs contre rançon. Ceux qui n’ont pas de familles
peuvent compter sur les “missions de rédemption”, des institutions
chrétiennes qui viennent à Salé pour les racheter.
Les corsaires du sultan
Mais
cette période de gloire ne dure pas très longtemps. En 1660, les
Alaouites, qui prennent le pouvoir, pacifient le pays et deviennent
armateurs. La piraterie, jusqu’alors privée, devient étatique avec
l’arrivée sur le trône de Moulay Rachid, et surtout celle de Moulay
Ismaïl en 1672. Ce dernier voit dans ces pirates (appelés désormais
“corsaires” puisqu’ils opèrent sous les ordres du sultan) une force
politique lui permettant de négocier avec les puissances étrangères.
Mais ce nouveau système ne permet plus aux corsaires de profiter de
leurs butins, puisqu’ils doivent les remettre au sultan, qui leur verse
une petite solde chacun. Moulay Ismaïl interdit également la vente des
captifs chrétiens, qu’il préfère échanger contre des prisonniers
marocains ou musulmans. Résultat ? Un désintéressement des équipages.
Après sa mort, au milieu du XVIIIème siècle, l’élite salétine profite
de l’instabilité politique qui règne dans le pays pour essayer de
renouer avec son passé glorieux. Mais cela s’avère plus difficile
qu’avant, même si la ville continue encore à vivre de la mer.
L’aventure des pirates de Salé touche à sa fin à la fin de ce même
siècle, lorsque le sultan Mohammed III signe plusieurs traités de paix
avec les puissances européennes. Il renonce par la même occasion à la
marine chérifienne et offre plusieurs de ses navires (dont certains
n’avaient jamais été utilisés) à Alger ou Tunis. C’est à partir de ce
moment que Salé tombe dans l’oubli, devenant un port de seconde zone.
Déserté par les pirates qui avaient fait sa gloire, ayant décidé
d’aller tenter leur chance sous d’autres cieux.
Mourad Raïss. Le gouverneur hollandais de Salé
Plusieurs
pirates aux destins particuliers ont vécu au port de Salé. Mourad
Raïss, de son vrai nom Jan Janssen, redoutable pirate hollandais, a été
le premier gouverneur de la république corsaire de Salé, fondée en
1627. Né en 1570 à Haarlem, il décide très jeune de devenir pirate
indépendant. Il a déjà à son actif plusieurs prises intéressantes
lorsqu’il est capturé en 1618 au large des îles Canaries et envoyé
comme captif à Alger où il se convertit à l’islam. Lorsqu’il est
relâché quelques années plus tard, Mourad Raïss se dirige alors vers
Salé, qui commence à faire parler d’elle comme un repère de pirates de
toute l’Europe. Il s’intègre facilement et fait ses preuves en
conduisant son navire jusqu’en Islande, où il pille la capitale
Reykjavik et revient avec 400 captifs.
A son retour au Bouregreg en
1627, il est élu premier gouverneur de la république de Salé. Il
portera, par la suite, le titre d’Amiral de la jeune cité corsaire et
président du Diwane. Il épouse alors une Marocaine, avec laquelle il
aura plusieurs enfants, dont deux deviendront également pirates, et
finiront par s’installer au port de New Amsterdam (futur New York).
Mais, très vite lassé par sa nouvelle fonction, Mourad Raïss reprend la
mer et retourne à Alger. Vers 1640, il est capturé par les Chevaliers
de Malte. Lorsqu’il arrive à s’échapper quelques mois plus tard, il
semble qu’il serait revenu discrètement au Maroc où il aurait fini ses
jours à Oualidia. |