Quand les Gnaoua chantent et dansent la tolérance
Ecrit par Hassan Alaoui | LE MATIN 15-06-2006   

C'est une IXe édition… inédite du festival d'Essaouira, Gnaoua et musiques du monde, qui se tiendra du jeudi 22 au dimanche 25 juin. En termes de programmation, plus que variée et dense, d'artistes et de groupes invités, de fusions de genres et, surtout, d'innovations, la IXe édition franchit ainsi une étape significative. Elle se caractérise par une fidélité continue aux principes fondateurs du festival, elle renforce la diversité musicale et offre un plateau riche et alléchant de musiques venues des quatre coins du monde.
Cependant, au-delà de la dimension proprement musicale -qui est la raison d'être du festival- dont les mélomanes en perpétuelle fusion ne cessent de se passionner et de se nourrir, il y a la portée humaine, incandescente d'une manifestation qui, d'année en année, s'élargit et forme une véritable communauté.

Il y a surtout l'adhésion populaire à un concept de festival où chacun se reconnaît, jeune et moins jeune, homme ou femme, Marocain ou Européen, Africain ou Américain.

Un festival dont la magie, la force et la dimension spirituelle ont conquis les cœurs à travers les quatre coins de la planète, et qui continue de connaître une affluence ascendante, ne le cédant en rien aux grands festivals internationaux.

La messe de l'amitié, la fête de la fraternité, où se renforce une symbiose entre art et culture, entre musique et une marée humaine constamment en attente, un festival en effet qui agrandit chaque année son cercle avec les moyens du bord.

Car, faut-il le dire encore, l'équipe d'hommes et de femmes - soutiers de l'Histoire - qui se sont dévoués à sa réussite, veillant non sans angoisse chaque année à comment le maintenir, ne dispose pas des moyens dont se prévalent tant d'autres manifestations, disons de ce nerf de la guerre qu'est le financement, qui est à Essaouira ce que l'oxygène est au souffle.

Cependant, au-delà du défi relevé tant bien que mal par l'engagement des organisateurs, c'est du désenclavement de la province qu'il s'agit, de la revalorisation de son patrimoine historique, culturel et humain.

C'est une volonté de la sortir aussi de son statut de ville recluse, abandonnée pendant des décennies, quasiment dépouillée de son identité. Nul esprit raisonnable n'admettra qu'une cité aussi enracinée dans l'histoire du continent, carrefour des civilisations, miroir du monde ait été aussi gravement laissée à l'abandon des années durant. Ni non plus aussi privée non moins gravement d'infrastructures essentielles : pas d'universités, pas de routes, pas de port de pêche organisé, pas de promotion touristique….

C'est peu dire que le festival Gnaoua et musiques du monde, dans sa spécificité, a permis incontestablement à la ville et à la province de renaître de leurs cendres. Qu'il se tienne chaque année de manière régulière, qu'il suscite autant d'adhésion populaire et d'enthousiasme témoigne à coup sûr de sa justesse.
D'une année à l'autre, alors qu'un véritable crescendo d'artistes et de musiciens de renom le traversent chaque édition, son impact s'est renforcé.

En 1998, lors de la première édition, on dénombrait quelque 30 à 35.000 spectateurs ! Ce qui n'était pas du tout négligeable pour des premiers balbutiements qui étaient autant de frissons que de certitudes.

Aujourd'hui, disons plutôt devant les Wailers par exemple, en 2004, ce fut une marée humaine de quelque 500.000 visiteurs dont la très grande majorité avaient, au demeurant et faute d'hébergement, dormi sur les plages pendant trois jours d'affilée.

Le chiffre s'est multiplié par 150, et la ville était devenue d'autant plus engorgée que, en revanche, toute cette population manifestait un civisme et une discipline à toute épreuve. Admirable cohésion, singulière ambiance d'un Maroc fédéré, réuni toutes catégories confondues dans une ville où le temps, sous une lune scintillante, suspendait son vol.

Richesse et diversité programmatique

La Fête a reconquis son véritable sens à Essaouira. Une fête collective, populaire et de partage sincère. Les différences ethniques, confessionnelles et de nationalités s'estompent pour laisser place à un brassage à nul autre pareil dans un côtoiement des valeurs humaines, dans l'amour de la musique tout simplement. C'est un euphémisme de dire que le Festival d'Essaouira est devenu Woodstock, c'est plus que cela en effet ! Parce qu'Essaouira Gnaoua cultive la durée et ouvre un véritable Panthéon de créations et de talents, il déploie une magie musicale grâce aux groupes et aux musiciens qui s'y produisent.

Si par fidélité au concept original - qui est l'enracinement dans la musique des gnaouas - on retrouve les Mâalems, dont entre autres Abdeslam Alikane, Abdelkader Amlil, Mustapha et Ahmed Bakbou, Hamid El Kasri, Mahmoud et Abdallah Guinéa, Marchane et Soudani, il convient de souligner que chaque année le répertoire des groupes et artistes invités se renforce et s'enrichit. Il incarne à chaque fois l'ouverture sur les créations modernes, traduit également, de la part des organisateurs, un souci affiché d'apporter au public le meilleur de ce qui sort, répond aux attentes des générations d'un festival qui avance et évolue avec son époque et les exigences de celle-ci.

La programmation pour cette IXe édition reflète à l'évidence un souci d'harmonie ; elle est riche, diversifiée mais axée sur la créativité. Aussi bien dans le registre de la musique world que de la fusion et de l'électronique, il ressort une densité où l'on perçoit la main heureuse du mélangeur magique qu'est devenu Loy Erhlich, ce compositeur maniant plusieurs instruments avec aisance, transformé en figure emblématique des coulisses du festival. Cette année, la musique de jazz, avec une fresque de grands maîtres, sera présente de manière significative.

Elle fusionnera avec la musique gnaouie, créant ainsi des moments de grande émotion où se déploient aussi l'art de l'improvisation et une proximité culturelle que le festival d'Essaouira a toujours inscrite sur son fronton. Les échos de ces transformations, dont l'alchimie n'appartient qu'aux génies de la musique, dépasseront les remparts de la ville et les frontières. On citera Saïd El Abdallaoui au violon, Corey Harris, ce Denverois qui a baigné sa vie durant dans le blues, la pop africaine et le rock, Ali Keita (Balafon Mali), Scott Kinsey qui fut compagnon du grand Bill Evans, Ze Luis Nascimento, venu tout droit de Bahia (Brésil), Titi Robin à la guitare, Azzedine Riad (percussion), Rhani Krija (percussion), Yéyé Kanté (Guinée), Matthieu Michel, trompettiste originaire de Suisse, Kalou Stalin, bassiste et maître du hajhouj.

Au volet des artistes et groupes invités, c'est également le souci de la richesse, de la modernité et de la diversité qui prime. Ils viennent des Antilles, de l'Asie centrale, du Moyen-Orient, d'Afrique, d'Europe et des Etats-Unis. Ce sont des talents avérés, reconnus qui se croiseront pour donner au festival sa dimension cosmopolite et ouvrir le palmarès à tous les goûts.

Rachid Taha, « caméléon du groove rock hexagonal», sera relayé par d'autres comme Patt Metheny trio, où se déploiera le batteur prisé Antonio Sanchez, ensuite le duo pakistanais Mehr Ali et Sher Ali, dépositaires dans le sillage des Neusrat Fateh Ali Khan de cet art qu'on appelle «qawaali». Il y a aussi le groupe Ba Cissoko, originaire de Guinée qui fusionne rock, blues et reggae dans une tradition de gaieté joyeuse. De l'Algérie toute proche, nous vient Gaâda Diwane de Béchar, où mystique et dialogue forgent une musique à grande sensibilité avec l'art de la percussion des musiciens.

Comment ensuite ne pas évoquer une des valeurs sûres du jazz d'Europe, Stefano di Battista qui a parcouru les capitales du monde et ne cesse de renouveler un répertoire déjà plein. ?
On rappellera également l'innovation appropriée de « L'Arbre à palabres», caractérisé par une convivialité et qui est le fruit d'un partenariat entre Emmanuelle Honorin, journaliste au magazine Géo, musicologue, l'Alliance franco-marocaine d'Essaouira et A3 Communication.

Le principe ? Une illustration vivante de la convivialité car, pendant quatre jours à la même heure, 16 heures, mâalems, musiciens, artistes, journalistes et festivaliers tiendront langue sur la terrasse de l'Alliance franco-marocaine, deviseront autour d'un plateau informel d'invités, annoncé chaque jour.
L'organisation des concerts obéit elle aussi à un critère de professionnalisme.

La ville en cercles concentriques baigne dans une ambiance chaleureuse et communautaire, la musique voyageant entre la Place Moulay Hassan et Bab Marrakech, fluides et libres d'accès, où se déploient les gnaouas, seuls ou en fusion avec les musiciens world chaque jour entre 17 heures et 1 heure du matin.

Pour ce qui est des Lilates (veillées) et les animations off (Aïssaoua de Fès, Houara de Taroudant, Ganga d'Agadir, groupe Mahdaoui) et Hmadcha), elles auront pour cadre les places Al Khayma, la Sqala de la médina et le Marché aux grains. Les concerts acoustiques, merveille des merveilles et plongée quasi spirituelle dans les racines d'Essaouira, se dérouleront à Dar Souiri et Chez Kébir ; ils sont payants parce que relevant d'une ambiance plus intime et bouclant en réduit les grands concerts. Deux sponsors majeurs, Méditel et Pepsi, ont pris à leur compte cette année une tranche significative du festival, deux scènes pour les Afters. Le premier pour encourager les jeunes talents, le deuxième mettant en scène Fusion DJ, Gnaoua et Guest…

L'image de la modernité dans les racines

Les quatre jours que compte le festival Gnaoua et musiques du monde sont en réalité insuffisants mais assez larges pour abriter dans le temps des créations aussi fortes et intenses.

Les mâalems, les artistes et groupes étrangers, musiciens world, les groupes de jeunes artistes marocains pour lesquels - c'est maintenant une tradition ancrée, disons une exigence - le festival dédie chaque année un espace et un grand moment, les animation off, la fusion et l'électronique, les scènes after qui connaissent un succès confirmé chaque année un peu plus, constituent à vrai dire des temporalités à elles seules : des manifestations dans la manifestation, des festivals entiers dans le festival.

Ils correspondent aussi, sans aucun doute, à une évolution du festival d'Essaouira qui, à l'instar d'une entreprise, atteint la taille critique et s'efforce de gérer son succès grandissant.

C'est proprement paradoxal, car les moyens de financement dont il bénéficie ne sont pas à la hauteur des ambitions affichées et assumées. Pourtant, il est l'image même du Maroc moderne, du modèle de société que S.M. le Roi Mohammed VI bâtit avec persévérance et qui incarne la tolérance et l'ouverture.